13.05.2007
99 Francs
Fréderic Beigbeder [Folio]
«Je m’appelle Octave et m’habille chez APC. Je suis publicitaire : eh oui, je pollue l’univers. Je suis le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces belles choses que vous n’aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur Photoshop. Images léchées, musiques dans le vent. Quand à force d’économies, vous réussirez à vous payez la bagnole de vos rêves, celle que j’ai shootée dans ma première campagne, je l’aurais déjà démodée. J’ai trois vogues d’avance, et m’arrange toujours pour que vous soyez frustré. Le Glamour, c’est le pays où ‘l’on n’arrive jamais. Je vous drogue à la nouveauté, et l’avantage avec la nouveauté, c’est qu’elle ne reste jamais neuve. Il y a toujours une nouvelle nouveauté pour faire vieillir la précédente. Vous faire baver, tel est mon sacerdoce. Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.»
Et Octave est un être humain, il n’en peut plus de ce milieu de la pub où il travaille dur mais ne peut se résigner à démissionner. Ce qu’il désire, c’est être licencié pour toucher des indemnités et fuir ce monde.
C’est peut-être lâche de sa part mais cela lui ressemble en fait, car sous des sous des apparences désinvoltes, Octave est plutôt malin et intelligent.
Ce qu’il aimerait, c’est être celui qui met un coup de pied dans la fourmilière, qui fait imploser le système et il a pris conscience que sa petite personne ne pourra jamais faire face aux idéaux dictés par cette société de consommation, en début de ce troisième millénaire. Alors, il rêve de soleil et d’îles désertes, de ses amies Angelica, Julianna ou Tamara –peu importe leur prénoms, si elles sont jeunes et jolies.
C’est comme ça que nous suivons ce brave Octave, au fil des aventures rythmées par les slogans bien connus, comme autant de coupures de pub durant le film du dimanche soir sur TF1.
L’auteur utilise volontairement un ton décalé, voire ouvertement provoc’ qui peut surprendre et dérouter le lecteur. Pour mieux « l’accrocher » et lui donner envie de découvrir la fin de cette fable moderne.
Attention ! A ne pas lire si vous souhaitez découvrir le livre par lui-même...
Contre toute attente, Octave apparaît comme un personnage sympathique, du moins au début.
Il est victime de ce qu’il dénonce : entre ses lignes de coke et son obsession pour Sophie, les anecdotes du monde de la pub sonnent tellement vraies, même aux non convertis que nous sommes, que nous pouvons nous laisser entrainer dans cette folie douce.
Il est paumé et il y a presque une forme de légèreté dans son discours, on en viendrait presque à le plaindre, pendant les deux premiers tiers du livre. Jusqu’à Miami.
Le soleil de la Floride et le « pétage de plombs » de son collègue. Ce qui devait être une blague d’un gout douteux, va trop loin et tourne à la tragédie. Le roman devient très (trop ?) acide.
Sa vie part en « live », comme sous l’effet des drogues. Sauf que le lecteur n’a pas forcément fumé et avec un esprit clair, il peut trouver le dernier tiers du livre un peu dur à avaler.
A moins de « planer » ou de saisir le quinzième degré, l’ensemble peut paraître un peu amer.
Bien sûr la morale est sauve puisqu’au final, la justice rattrape Octave et son collègue. Les méchants meurent dans l’eau de mer et les bons croupissent en prison sous une affiche de Gauguin…
Le +/- d'Ace : n'ayant pas fumé, j'ai aussi eu du mal à avaler le livre. Octave est un personnage plutôt sympathique à l'égo toutefois surdimensionné. Sa fausse modestie ne cache que partiellement son sentiment de supériorité. Octave crache sur le monde de la pub qui le nourrit parce qu'il pense être au-dessus de tout ça. Sa philanthropie n'est qu'illusoire. La preuve, il ne veut pas démissionner, préférant attendre que son patron le mette à la porte, avec indemnités bien entendu. Malheureusement pour lui, il obtient une promotion. Et c'est à Miami, sur le tournage d'une pub pour yaourt allégé comme il y en a tant que tout dérape. Le style de Biegbeder est accrocheur : le récit alterne entre 1ère et 2ème personne, intégrant joyeusement le lecteur à cet univers hypocrite et un brin tordu. Les coupures pub nous rappellent combien Octave a raison : la preuve, même nous, lecteurs, nous sommes faits avoir. Là où le bât blesse, c'est quand l'auteur en fait trop. On connaît les péchés d'Octave : drogue et sexe (non, pas rock'n roll). Or on a parfois le sentiment qu'Octave se résume à ça : l'auteur rabache les fantasmes du publicitaire, au risque de nous détourner d'un roman plutôt intéressant. Et que dire des moeurs de son ami Charlie...? A vomir. Là aussi, là surtout même, Beigbeder aurait pu se dispenser. Le pire, c'est sans doute de savoir que ce roman est en partie autobiographique. On regarde alors le critique littéraire d'un autre oeil, et on se demande surtout où est passé le dangereux malade qui regarde des vidéos tordues sur le net (aka Charlie).
09:45 Publié dans Contemporaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
